Irina Sokolova restaure depuis près de vingt ans les bâtiments en bois du patrimoine sibérien, banyas centenaires comprises, pour des musées ethnographiques et des particuliers soucieux de préserver ce savoir-faire. La rédaction l'a interrogée sur les techniques de conservation, les menaces qui pèsent sur ce patrimoine et ce que le bois raconte de l'histoire d'une famille ou d'un village. Synthèse d'entretiens recueillis pour cet article.

Portrait Irina Sokolova, architecte du patrimoine bois sibérien

Irina Sokolova

Architecte du patrimoine basée à Irkoutsk, spécialiste des bâtiments en bois traditionnels de Sibérie (banyas et izbas), 18 ans d'expérience pour des musées ethnographiques et des propriétaires privés.

Restaurer une banya centenaire : par où commencer

La rédaction

Irina Sokolova, lorsqu'on vous sollicite pour sauver une banya qui a traversé un siècle ou plus, quelle est votre première étape ? Comment diagnostique-t-on la santé d'un bâtiment qui a subi des décennies de cycles de vapeur et de gel sibérien ?

Irina Sokolova

Restaurer une banya est un exercice de patience et d'humilité. Contrairement à une église ou à une izba d'habitation, la banya est un bâtiment qui subit des agressions internes extrêmes : l'humidité saturée et les chocs thermiques. Ma première étape est toujours l'examen des « podventsy », les trois ou quatre premières couronnes de rondins situées à la base du bâtiment. Ce sont elles qui portent tout le poids de la structure et qui sont les premières à souffrir du contact avec le sol ou de la stagnation de l'eau de lavage.

Je commence par sonder le bois avec un poinçon ou une hachette. Un bois sain rend un son clair, presque métallique, tandis qu'un bois pourri sonne creux, sourd. On cherche les traces de champignons lignivores qui s'installent dans les recoins sombres. Souvent, la banya a été déplacée ou modifiée au fil des générations. Il faut comprendre si la structure actuelle est d'origine ou si elle a été remontée. En Sibérie, il n'était pas rare de démonter une banya pour l'installer plus loin sur le terrain afin d'éviter que l'humidité excessive ne sature le sol au même endroit pendant cinquante ans.

Ensuite, j'analyse le système d'évacuation. Dans les banyas anciennes, il n'y avait souvent pas de tuyaux, juste une inclinaison naturelle du sol ou un lit de pierres. Si ce système a été obstrué par de la terre ou des débris, le bas des murs est condamné. C'est un diagnostic global : on ne regarde pas seulement le bois, mais aussi la relation du bâtiment avec son environnement immédiat, le drainage et l'exposition aux vents dominants qui aident au séchage après l'usage.

Lire l'âge et l'histoire d'un rondin

La rédaction

Vous dites souvent que « le bois se lit comme un livre ». Quelles informations un œil expert comme le vôtre peut-il extraire de la simple observation des rondins d'une banya traditionnelle ?

Irina Sokolova

C'est absolument fascinant. Chaque rondin est une archive. D'abord, il y a la technique de taille. Si les encoches aux angles — ce qu'on appelle le « srub » — sont réalisées à la hache, avec des fibres de bois écrasées et scellées par le choc de la lame, nous sommes face à un travail traditionnel qui protège le bois contre l'humidité. Si l'on voit des traces de scie, le bois est plus vulnérable car les pores sont restés ouverts. Cela nous donne déjà une indication sur l'époque et le soin apporté à la construction.

Ensuite, les cernes de croissance. En Sibérie, les hivers longs et les étés courts produisent des cernes très serrés. Un bois dense est un bois qui dure. En comptant ces cernes, on peut non seulement dater l'arbre, mais aussi comprendre les conditions climatiques de l'époque où il a poussé. On peut y lire des années de sécheresse ou des incendies de forêt passés. C'est une dimension que nous explorons souvent avec les spécialistes de la culture slave sibérienne pour replacer le bâtiment dans son contexte historique et social.

Il y a aussi les marques de propriété ou les signes gravés par les charpentiers. Parfois, on trouve des encoches qui servaient de repères lors du premier montage en forêt, avant que le bâtiment ne soit transporté vers le village. Chaque banya raconte aussi la richesse de la famille : la taille des rondins, l'utilisation de mélèze pour les fondations plutôt que du simple pin, la finesse des ajustements — tout cela témoigne du statut social et de l'importance accordée au rituel de la banya dans la vie quotidienne de l'époque.

Détail d'un assemblage en rondins traditionnels sibériens montrant les marques de hache et la patine du bois centenaire

Les menaces qui pèsent sur le patrimoine bois sibérien

La rédaction

Malgré sa robustesse apparente, ce patrimoine semble fragile. Quelles sont les principales menaces qui pèsent aujourd'hui sur ces structures historiques en Sibérie ?

Irina Sokolova

La menace la plus insidieuse n'est pas le climat, mais l'oubli et la modernisation mal maîtrisée. Beaucoup de propriétaires pensent bien faire en recouvrant les vieux murs de bois avec des panneaux de plastique ou de l'isolation synthétique. C'est une condamnation à mort pour le bois : il ne peut plus respirer, l'humidité reste piégée entre le rondin et le revêtement, et le pourrissement s'accélère de façon spectaculaire.

Il y a aussi la pression foncière. Autour des grandes villes comme Irkoutsk ou Tomsk, de vieilles datchas avec des banyas historiques sont rasées pour construire des villas en briques ou en béton. On perd alors non seulement un bâtiment, mais tout un paysage culturel. Le feu reste également un ennemi majeur : une banya mal entretenue, avec un poêle fissuré, est une source de danger réel. C'est pour cela que la promotion de la Sibérie comme destination de voyage culturel est utile : elle redonne de la valeur, aux yeux des habitants eux-mêmes, à ce qu'ils considéraient parfois comme de vieilles cabanes sans intérêt.

Enfin, le changement climatique modifie le régime des pluies et la stabilité des sols. Le permafrost, dans certaines zones plus au nord, commence à bouger, ce qui déstabilise les fondations des bâtiments les plus anciens. C'est un défi technique immense pour nous, restaurateurs, car nous devons parfois inventer de nouvelles méthodes de stabilisation qui n'existaient pas il y a cent ans.

Techniques de restauration : remplacer sans dénaturer

La rédaction

Comment procède-t-on concrètement pour remplacer une partie dégradée d'une banya sans compromettre l'intégrité de l'ensemble ? Utilisez-vous des outils modernes ?

Irina Sokolova

Le principe fondamental est de remplacer le bois par le bois, la technique par la technique. Si un rondin de la base est pourri, nous utilisons des vérins hydrauliques puissants pour soulever délicatement toute la structure de la banya, millimètre par millimètre. C'est une opération spectaculaire et délicate. Une fois le bâtiment suspendu, nous retirons les éléments défectueux.

Pour le remplacement, nous cherchons des essences identiques, idéalement du bois qui a séché de manière naturelle pendant plusieurs années. Nous utilisons toujours la hache pour les finitions des encoches, car comme je l'ai mentionné, cela scelle les fibres. Cependant, nous ne sommes pas des puristes aveugles du passé : nous utilisons des scies modernes pour les coupes grossières afin de gagner du temps, mais tout ce qui touche à l'interface entre deux rondins doit être fait manuellement.

Voici un comparatif des essences que nous utilisons couramment dans nos chantiers de restauration :

Essence de bois Usage principal Avantages Durée de vie estimée
Mélèze (listvennitsa) Fondations et premières couronnes Imputrescible, durcit avec l'humidité 150 à 200 ans
Pin de Sibérie (sosna) Murs porteurs (srub) Abondant, bon isolant thermique 80 à 100 ans
Cèdre de Sibérie (kedr) Parements intérieurs, bancs Propriétés antiseptiques, parfum unique 100 ans et plus si bien ventilé
Tremble (ossina) Toiture (bardeaux) et bancs Ne brûle pas la peau, résiste à l'eau 30 à 50 ans pour la toiture

Le jointoiement est également crucial. Nous utilisons exclusivement de la mousse naturelle (mokh) ou du chanvre. Ces matériaux naturels ont des propriétés antibactériennes et permettent au bâtiment de « jouer » selon les saisons. Un joint en mousse peut se compresser et se dilater, contrairement aux mastics chimiques qui finissent par craquer et laisser entrer l'eau.

Le cèdre de Sibérie, matériau roi et ressource menacée

La rédaction

Vous avez mentionné le cèdre de Sibérie. Pourquoi est-il si prisé pour la banya, et pourquoi sa rareté devient-elle un problème pour les restaurateurs ?

Irina Sokolova

Le cèdre — qui est botaniquement un pin, le Pinus sibirica — est le graal du charpentier sibérien. Son bois est tendre à travailler mais incroyablement résistant au temps. En banya, il libère des phytoncides, des molécules naturelles qui purifient l'air et ont des vertus apaisantes pour le système respiratoire. Lorsqu'on chauffe une banya en cèdre, l'odeur est indescriptible : c'est l'âme de la taïga qui vous enveloppe.

Le problème est que le cèdre croît très lentement. Un arbre capable de fournir des rondins de 40 ou 50 cm de diamètre a souvent plus de deux cents ans. L'exploitation forestière intensive a réduit les stocks de vieux arbres. Pour nous, restaurateurs, trouver des pièces de remplacement de qualité devient un défi logistique et éthique. Nous devons parfois parcourir des centaines de kilomètres pour sélectionner quelques arbres dans des zones de coupe autorisées. Cette rareté rend la restauration plus coûteuse, mais elle nous oblige aussi à être plus économes : on ne jette rien, on répare, on greffe des morceaux de bois sain sur des structures anciennes.

C'est aussi pour cela que le choix du poêle est déterminant. Un mauvais kamenka (poêle à pierres) qui surchauffe le bois ou produit une chaleur trop sèche peut endommager prématurément les parois en cèdre. Tout est lié dans l'écosystème d'une banya.

Vrai ou faux : idées reçues sur le bois et la banya

Irina Sokolova a accepté de trancher, sans détour, six affirmations courantes que la rédaction a recueillies auprès de propriétaires de banyas et de visiteurs de musées ethnographiques.

« Le bois d'une banya finit toujours par pourrir à cause de l'humidité »

Faux

Une banya bien conçue, avec un bon drainage et une ventilation naturelle après usage, peut durer plus d'un siècle. Le secret réside dans le séchage complet entre deux séances.

« La banya noire, sans cheminée, préserve mieux le bois que la banya blanche »

Vrai

La suie et la fumée agissent comme un antiseptique naturel, protégeant le bois contre les champignons et les insectes. C'est paradoxal, mais les banyas les plus anciennes sont souvent des banyas noires.

« Il faut traiter le bois intérieur avec du vernis pour le protéger »

Faux

C'est une erreur qui peut être fatale au bâtiment. Le vernis empêche le bois d'absorber et de relâcher l'humidité, et peut dégager des vapeurs indésirables sous l'effet de la chaleur.

« Le mélèze est le meilleur bois pour tout le bâtiment »

Nuancé

Il est imbattable pour les fondations, mais sa densité le rend moins isolant que le pin ou le cèdre pour les murs, et il peut suinter de la résine chaude s'il est utilisé pour les bancs.

« Une banya ancienne est plus efficace thermiquement qu'une moderne »

Vrai

Les murs massifs en rondins de gros diamètre ont une inertie thermique que les constructions modernes à ossature légère ne peuvent égaler.

« On peut estimer l'âge d'une banya au son du bois »

Vrai

Un expert peut estimer la densité et l'état de dessiccation du bois en frappant dessus, ce qui donne une indication précieuse sur son âge et sa qualité de conservation.

Musées en plein air et sauvegarde des banyas historiques

La rédaction

Quel rôle jouent les musées ethnographiques, comme celui de Taltsy près d'Irkoutsk, dans la survie de ces techniques ?

Irina Sokolova

Ces musées sont nos conservatoires. À Taltsy, par exemple, nous avons sauvé des bâtiments qui allaient être engloutis par les eaux lors de la création de barrages sur l'Angara. On démonte chaque rondin, on le numérote, on le traite, et on le remonte à l'identique. C'est là que nous testons la résistance des différentes essences sur le long terme.

Ces sites permettent aussi de montrer la diversité des structures. Il n'y a pas « une » banya sibérienne, mais des dizaines de variantes régionales. On peut y comparer les différents types de banya, de la petite cabane rudimentaire des trappeurs aux complexes plus élaborés des riches marchands. Pour un restaurateur, c'est une bibliothèque à ciel ouvert. On y apprend comment nos ancêtres géraient les pentes de toit pour évacuer la neige ou comment ils orientaient les portes pour minimiser les pertes de chaleur lors des ouvertures fréquentes.

Le plus important est que ces musées maintiennent vivants les métiers. Nous y organisons des stages pour les jeunes charpentiers. Voir une banya de cent cinquante ans encore debout et fonctionnelle est le meilleur argument pour convaincre la nouvelle génération que le bois est le matériau de l'avenir, pas seulement du passé.

Vue d'ensemble d'un village de bois restauré dans un musée ethnographique sibérien sous la neige

Ce que le climat sibérien impose à la construction en bois

La rédaction

La Sibérie est connue pour ses amplitudes thermiques extrêmes. Comment le bois gère-t-il le passage de moins cinquante degrés en hiver à plus trente degrés en été ?

Irina Sokolova

C'est là que réside le génie de l'architecture bois. Le bois est un matériau vivant qui possède une élasticité naturelle. En hiver, il se rétracte, les fibres se resserrent. En été, avec l'humidité ambiante, il gonfle. Une structure en rondins n'est jamais statique ; elle respire littéralement avec les saisons. C'est particulièrement visible dans les régions extrêmes comme la Iakoutie. D'ailleurs, nous étudions souvent le rituel de la banya en hiver sibérien pour comprendre comment les chocs thermiques affectent non seulement les baigneurs, mais aussi les parois du bâtiment.

Le principal défi climatique est le gel du sol. En Sibérie, le sol peut geler sur plusieurs mètres de profondeur, provoquant des mouvements de terrain qui soulèvent les bâtiments. Les anciens utilisaient des fondations flottantes : de gros blocs de pierre ou des troncs de mélèze posés horizontalement. Cela permettait à la banya de bouger d'un bloc sans que la structure ne se déchire. Si l'on pose une banya traditionnelle sur une dalle de béton rigide en Sibérie, elle finit par se fissurer, car le béton ne suit pas les mouvements de la terre.

Voici les trois règles d'or du charpentier sibérien face au climat :

  • L'étanchéité n'est pas l'hermétisme : le bâtiment doit être étanche au vent mais laisser passer la vapeur d'eau.
  • Le surplomb des toits : un toit doit largement déborder, parfois de plus d'un mètre, pour protéger les murs des pluies battantes et de la fonte des neiges.
  • La ventilation basse : il faut toujours laisser l'air circuler sous le plancher pour éviter que le permafrost ne fonde sous la chaleur de la banya, ce qui créerait une poche d'eau.

« Une banya qui ne "chante" pas quand on la chauffe, c'est une banya qui décline. Le craquement du bois qui se dilate sous l'effet de la vapeur est le signe que la structure est saine et élastique. » — Irina Sokolova

Transmettre un métier de niche

La rédaction

Pour finir, Irina, êtes-vous optimiste pour l'avenir de votre métier ? Y a-t-il une relève pour s'occuper de ces joyaux de bois ?

Irina Sokolova

Je suis d'un optimisme prudent. Il y a dix ans, je craignais que le savoir-faire ne disparaisse avec les derniers vieux maîtres de village. Mais aujourd'hui, je vois un regain d'intérêt. De jeunes architectes, lassés du béton et du verre, viennent me voir pour apprendre les techniques du srub. Il y a une prise de conscience que le bois est un matériau écologique de premier plan, surtout ici où la ressource est locale.

Le défi est de sortir de la vision carte postale. La restauration de patrimoine n'est pas seulement de la décoration ; c'est de l'ingénierie complexe. Nous devons former des gens capables de comprendre la biologie du bois, la physique des transferts de vapeur et l'histoire de l'art. C'est un métier de niche, certes, mais il est vital. Si nous perdons nos banyas et nos izbas, nous perdons notre lien physique avec l'histoire sibérienne.

Pour ceux qui souhaitent s'engager dans cette voie, je conseille toujours de commencer par les étapes suivantes :

  1. Apprendre à manier la hache avant d'utiliser la tronçonneuse.
  2. Étudier les bâtiments qui ont survécu plus de cent ans pour comprendre pourquoi ils sont encore là.
  3. Accepter que le bois impose son propre rythme : on ne restaure pas une banya dans l'urgence.
  4. Développer une sensibilité olfactive et tactile pour sentir la santé du matériau.

Chaque fois que nous sauvons une banya, nous sauvons un petit morceau de la mémoire sibérienne. C'est ce qui me fait me lever chaque matin, même par moins trente degrés, pour aller sur un chantier.

Propos recueillis par la rédaction de bainsrusses.fr. Nous remercions Irina Sokolova pour son expertise et sa passion communicative pour le patrimoine en bois de la Sibérie.