Dans l'imaginaire occidental, la banya russe est souvent associée à une convivialité masculine — des hommes nus dans la vapeur, des veniki qui claquent sur le dos, de la vodka après la séance. Cette image, popularisée par la littérature russe du XIXe siècle et reprise dans le cinéma soviétique, est non seulement partielle, mais profondément inexacte au regard de l'histoire. Dans la réalité de la vie paysanne slave, la banya était d'abord un espace féminin. C'est dans la banya que naissaient les enfants, que les femmes se préparaient au mariage, que les sages-femmes officiaient, que les incantations de protection étaient murmurées au banyushka — l'esprit gardien du foyer de vapeur.

Cette histoire féminine de la banya reste largement méconnue, même parmi les spécialistes de la culture slave. Elle est pourtant au cœur de la pratique traditionnelle, documentée dans des centaines de sources ethnographiques du XIXe siècle aux années 1970, de la Polésie biélorusse à la Sibérie occidentale. Elle l'est aussi dans la diaspora slave contemporaine en France, où des femmes de première et deuxième génération réinventent ou transmettent ces rituels dans des contextes urbains qui n'ont rien à voir avec la izba de leurs arrière-grands-mères.

Nathalie Sorel, maîtresse de conférences associée à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), travaille depuis dix-huit ans sur les rituels corporels féminins d'Europe de l'Est. Elle a conduit des enquêtes de terrain en Russie centrale, en Ukraine et en Biélorussie, et accompagne depuis 2018 des communautés de la diaspora slave en Île-de-France et en Rhône-Alpes. Son regard combine une rigueur académique et une proximité de terrain qui rendent son analyse à la fois documentée et vivante. Le portrait qui suit est une synthèse éditoriale construite à partir de témoignages de chercheuses spécialisées dans les cultures slaves — Nathalie Sorel est un personnage éditorial de synthèse. Pour situer ces pratiques dans l'histoire longue de la tradition, on pourra d'abord consulter les origines historiques de la banya russe depuis le IXe siècle.

Nathalie Sorel, ethnologue EHESS
Nathalie Sorel Ethnologue, maîtresse de conférences associée à l'EHESS — rituels corporels féminins d'Europe de l'Est Portrait éditorial de synthèse — 18 ans de terrain (Russie, Ukraine, Biélorussie)

La banya était-elle mixte dans la tradition slave ancienne ?

Marie Dupont

On voit souvent la banya présentée comme un espace masculin ou, au mieux, mixte. Est-ce fidèle à la réalité historique ?

Nathalie Sorel

Il faut distinguer plusieurs périodes et plusieurs types d'espace. Dans la Russie médiévale des XIe–XIIIe siècles, les chroniques et les récits de voyageurs étrangers décrivent effectivement des bains publics où hommes et femmes se baignaient ensemble — ce qui scandalisa les ambassadeurs byzantins et les marchands hanséatiques. C'est une réalité historique documentée. L'Église orthodoxe a progressivement mis fin à cette mixité dans les bains urbains entre le XVe et le XVIIe siècle, sous la pression de normes morales venues en partie de Byzance et en partie du milieu monastique russe.

Dans le monde rural — qui représente l'écrasante majorité de la population slave jusqu'au XIXe siècle — la situation est différente et beaucoup plus nuancée. Les banyas privées de village, les usadebnyye bani, étaient des espaces familiaux où les hommes et les femmes d'une même maisonnée se baignaient parfois ensemble, mais avec une organisation temporelle stricte : les hommes d'abord, puis les femmes et les enfants. Dans les grands moments rituels — naissance, mariage, funérailles, fêtes du calendrier agricole — la banya était quasi exclusivement féminine. La sage-femme, les parentes proches, les amies du même âge : c'est le monde des femmes qui dominait ces moments. La mixité était l'exception, pas la règle.

Ce que la littérature ethnographique montre très clairement, c'est que la banya des femmes n'était pas une version appauvrie ou résiduelle de la banya masculine. C'était un espace autonome, avec ses propres codes, ses propres temporalités, ses propres rituels et ses propres détentrices de savoir. La sage-femme — la povitukha — était la figure d'autorité de cet espace, pas l'homme.

Quels rituels féminins étaient spécifiques à la banya des femmes ?

Marie Dupont

Quels étaient ces rituels proprement féminins — ceux qu'on ne trouve pas, ou qu'on trouve différemment, dans la banya masculine ?

Nathalie Sorel

Ce qui m'a frappée lors de mes premières enquêtes de terrain en Russie centrale, c'est la densité rituelle de certaines séances de banya féminine que mes informatrices me décrivaient. Ce n'était pas une simple hygiène corporelle — c'était un système complet de soins, de magie, de transmission et de lien social. Je vais détailler les principaux rituels.

Il y a d'abord les rituels de beauté prémaritaux, les krasnye devichi banyas — littéralement « banyas des belles filles ». Dans la nuit précédant le mariage, la jeune fiancée allait à la banya avec ses amies célibataires. Ce n'était pas une simple fête : c'était un rituel de passage avec des incantations spécifiques adressées à la future vie conjugale, des pleurs rituels chantés (prichitaniya), et des préparations de beauté — gommages au miel, soins capillaires, préparation des cheveux qui allaient être nattés pour la dernière fois en tant que jeune fille. La banya marquait ici une frontière symbolique entre deux états sociaux.

Il y a ensuite les rituels post-partum, qui sont parmi les mieux documentés. Après un accouchement, la mère et le nouveau-né passaient plusieurs jours dans la banya avec la sage-femme. Ces séances avaient une fonction médicale — récupération physique de la mère, maintien de la chaleur pour le nourrisson — mais aussi rituelle : des incantations de protection contre le mauvais œil et les esprits malveillants, un bain spécial pour le bébé avec des herbes aux propriétés apotropaïques. Puis il y avait les rituels liés à la menstruation — des préparations d'herbes médicinales spécifiques, des pratiques de soulagement des douleurs — et les rites funéraires, avec la toilette mortuaire traditionnellement effectuée par des femmes âgées dans la banya avant la mise en bière.

La sage-femme (povitukha) et la banya : rôle dans l'accouchement et le post-partum

Marie Dupont

La povitukha revient souvent dans vos descriptions. Quel était son rôle précis dans la banya, et était-elle seulement une praticienne médicale ou aussi une figure spirituelle ?

Nathalie Sorel

La povitukha est l'une des figures féminines les plus complexes de la culture slave traditionnelle — et l'une des moins bien comprises dans les travaux académiques occidentaux, qui ont tendance à la réduire à une sage-femme empirique sans formation. Dans mes enquêtes de terrain, mes informatrices âgées la décrivaient comme une combinaison de praticienne médicale, de rituelliste, et de médiatrice entre le monde des vivants et celui des forces invisibles. Son savoir était à la fois somatique et cosmologique.

Dans le contexte de la banya, son rôle commençait bien avant l'accouchement. Elle préparait l'espace rituel — chauffait la banya à une température spécifique, disposait des herbes choisies, prononçait les incantations d'ouverture adressées au banyushka pour lui demander sa bienveillance lors de la naissance. Pendant l'accouchement, elle dirigeait les autres femmes présentes, effectuait les massages, utilisait des compresses d'herbes chaudes pour accélérer le travail ou en soulager les douleurs. Après la naissance, elle conduisait le premier bain du nouveau-né — moment hautement ritualisé où l'enfant était présenté symboliquement au feu de la kamenka et à l'eau purificatrice.

Ce qui m'a frappée, c'est la continuité de son autorité dans cet espace. La banya était son territoire, pas celui de l'homme ou du prêtre — les deux figures d'autorité ordinaires de la société slave. Dans la banya pendant l'accouchement, c'est elle qui commandait, y compris aux femmes de la famille ayant plus d'âge ou de statut social. Cela dit quelque chose d'important sur les zones de pouvoir féminin dans une société par ailleurs fortement patriarcale.

La banya dans le cycle féminin (menstruation, mariage, accouchement, deuil)

Marie Dupont

Vous avez évoqué plusieurs moments du cycle de vie féminin. Peut-on parler d'une « banya du cycle féminin » comme d'un système cohérent ?

Nathalie Sorel

Oui, et c'est précisément ce que je tente de modéliser dans mes travaux actuels. La banya féminine slave n'est pas une collection de pratiques disparates — c'est un système rituel qui accompagne les grandes transitions biologiques et sociales de la vie d'une femme. On peut le voir comme un calendrier thermique de la féminité, articulé autour de quatre grands moments.

La première ménarche d'abord. Dans les témoignages que j'ai recueillis en Russie centrale et en Ukraine occidentale, il existait des pratiques de banya accompagnant les premières règles d'une jeune fille — des bains aux herbes préparés par la mère ou une tante, accompagnés de transmissions orales sur le corps féminin, ses rythmes, ses soins. C'est un domaine peu documenté dans la littérature ethnographique classique — les ethnographes du XIXe siècle, majoritairement masculins, n'avaient pas accès à ces espaces et ces transmissions. Le mariage ensuite, avec les rituels que j'ai décrits. Puis la maternité, avec ses phases de grossesse (certaines préparations de banya pour le soulagement des douleurs de gestation), d'accouchement et de post-partum. Enfin, le deuil — la toilette mortuaire en banya et les rituels de bain funéraires qui accompagnent le corps avant l'ensevelissement.

Ce système a une logique interne : la banya est l'espace de la transition. Elle marque les passages d'un état à un autre, elle prépare le corps à un changement de statut. Ce n'est pas une coïncidence si les quatre moments que je décris sont précisément ceux où le corps féminin change de statut social et biologique. La banya ritualise ces changements en les inscrivant dans un espace de chaleur, de purification et de communauté féminine. Pour les couples, le rituel marital est particulièrement élaboré — la svadebnaya banya avant le mariage constitue l'un des rituels les mieux conservés de toute la tradition slave.

Les chants et incantations féminins dans la banya (zagovory)

Marie Dupont

Vous mentionnez les zagovory — les incantations. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette dimension sonore et verbale de la banya féminine ?

Nathalie Sorel

Les zagovory sont une catégorie de pratique orale slavonne qui n'a pas vraiment d'équivalent dans les cultures occidentales contemporaines. Ce ne sont pas des prières au sens chrétien — elles précèdent le christianisme et ont été conservées malgré lui. Ce ne sont pas des formules magiques au sens des contes de fées. Ce sont des formules verbales ritualisées, transmises oralement de femme en femme, destinées à agir sur la réalité par la parole structurée. Le zagovor de banya est une catégorie spécifique au sein de cet ensemble.

Dans mes enquêtes de terrain en Biélorussie en particulier — la région où les pratiques traditionnelles sont les mieux conservées dans les zones rurales, notamment en Polésie — j'ai recueilli des zagovory de banya liés à plusieurs usages : la protection du nouveau-né pendant son premier bain, le soulagement des douleurs menstruelles, la préparation de la fiancée avant le mariage, et l'éloignement des forces mauvaises (porcha, le mauvais sort) que certaines femmes redoutaient particulièrement dans cet espace liminaire qu'est la banya. Le zagovor était en général dit à voix basse ou murmurée, orienté vers le feu de la kamenka ou l'eau du baquet, dans une direction symbolique spécifique.

Ce qui me fascine dans ces textes, c'est leur dimension poétique. Ils sont souvent en prose rythmée, avec des répétitions, des assonances, une structure ternaire caractéristique du folklore slave. Ils n'ont pas de traduction fonctionnelle — traduire un zagovor en français, c'est perdre précisément ce qui le constitue : le rythme, la formule, la relation entre les sons et leur effet supposé. La littérature ethnographique montre que ces textes oraux sont souvent beaucoup plus anciens que les témoignages écrits ne le laissent penser — ils conservent des archaïsmes lexicaux disparus du russe parlé depuis des siècles.

Plateau en bois avec un veniki de bouleau noué d'un ruban rouge, fleurs séchées et petite pièce brodée — objets rituels féminins, lumière de bougie

Comment les femmes préparaient-elles le veniki pour la banya ?

Marie Dupont

La préparation du veniki — le bouquet de branches — est-elle aussi genrée ? Y a-t-il une tradition féminine spécifique de préparation ?

Nathalie Sorel

Absolument, et c'est un aspect souvent négligé. Dans la tradition paysanne, la cueillette et la confection des veniki étaient une activité féminine — au même titre que la préparation des herbes médicinales, des conserves ou des remèdes domestiques. Ce sont les femmes qui savaient quand couper les branches (la Trinité, fête de la Pentecôte orthodoxe, était le moment rituel canonique pour la cueillette du veniki au bouleau — les feuilles sont à leur maximum de tendreté et d'arôme), comment les sécher sans les casser, comment les tremper avant usage. Ce savoir n'était pas universel — il se transmettait de mère en fille ou de tante en nièce, dans le cadre de la transmission domestique.

Pour les veniki féminins, le guide complet du veniki dans la tradition slave documente les essences les plus courantes — bouleau, chêne, tilleul. Mais dans les rituels féminins, d'autres essences avaient une place spécifique. L'ortie (krapiva) pour les douleurs musculaires et les rituels post-accouchement. La camomille et la menthe pour les bains des nourrissons. Le tilleul (lipa) pour les rituels de beauté prémaritaux — son parfum doux et ses effets apaisants sur la peau étaient particulièrement appréciés. Certaines femmes ajoutaient des tiges de lavande ou de basilic selon les régions et les disponibilités locales. L'assemblage du veniki pouvait lui-même être ritualisé : dans certaines traditions locales, le veniki d'une fiancée était assemblé par sa mère avec des branches venues des quatre points cardinaux, symbolisant la protection de l'espace entier.

Ce savoir sur les plantes médicinales et aromatiques est, à mon sens, une des formes les plus sophistiquées du savoir féminin slave. Il croise botanique empirique, phytothérapie, symbolisme et logique rituelle dans un système cohérent qui n'a rien à envier aux pharmacopées savantes du même époque. Les traditions d'habillement et parure féminines dans la culture russe, comme le documente le site Héritage Russe, montrent d'ailleurs des connexions entre les végétaux utilisés pour les teintures et la broderie et ceux utilisés dans les rituels de banya — le même corpus de plantes structurait plusieurs domaines du savoir féminin.

La banya comme espace de sociabilité féminine exclusive

Marie Dupont

Au-delà des rituels, la banya avait-elle un rôle social — un espace de parole, d'échanges, de liens entre femmes ?

Nathalie Sorel

C'est peut-être la dimension la plus universelle et la plus transhistorique de la banya féminine. Dans des sociétés où les femmes avaient peu d'espaces de parole autonomes — où la maison, l'église, le marché étaient tous des espaces codifiés par des regards masculins ou des normes sociales contraignantes — la banya féminine était un lieu rare de parole libre entre femmes. On y parlait de tout : des maris, des beaux-parents, des grossesses difficiles, des rêves, des peurs, des désirs. On s'y donnait des conseils sur la sexualité, l'accouchement, les remèdes domestiques. On y pleurait, on y riait, on s'y disputait et on se réconciliait.

Dans mes enquêtes de terrain, les femmes âgées qui se souvenaient de la banya collective de leur jeunesse en parlaient presque invariablement avec une émotion particulière — quelque chose entre la nostalgie et la conviction d'avoir vécu quelque chose d'irremplaçable. L'une de mes informatrices de Sibérie occidentale, née en 1931, m'a dit — je traduis approximativement depuis le russe : « À la banya, on était seulement des femmes. Il n'y avait pas de hiérarchie, pas de mari, pas de maître. On était libres. On pouvait dire ce qu'on ne disait nulle part ailleurs. » Ce témoignage, que j'ai entendu décliné sous de nombreuses formes différentes, me semble pointer vers quelque chose d'essentiel dans la fonction sociale de cet espace.

La banya était aussi un espace d'apprentissage intergénérationnel. Les jeunes filles accompagnaient leurs mères et grands-mères dès l'enfance — c'est là qu'elles apprenaient les soins du corps, les rituels, les chants, les plantes. Cette pédagogie par immersion, dans le sens le plus littéral du terme, a permis la transmission sur des siècles de savoirs qui n'ont jamais été écrits et qui n'auraient pas survécu par d'autres voies.

Transmission matrilinéaire : comment ces rituels se transmettent-ils aujourd'hui ?

Marie Dupont

Ces savoirs ont-ils survécu au XXe siècle — à la collectivisation soviétique, à l'urbanisation, à la déchristianisation puis à la re-religiosité post-soviétique ?

Nathalie Sorel

La survie de ces savoirs est l'une des questions qui m'occupe le plus dans mes recherches actuelles, et la réponse est nuancée. La collectivisation soviétique et l'urbanisation massive des années 1930 à 1960 ont brisé les chaînes de transmission là où elles étaient les plus fragiles — les savoirs liés aux grandes banyas publiques collectives, les zagovory les plus rituellement complexes, les pratiques d'accouchement en banya. La figure de la povitukha a été officiellement supprimée par la médecine soviétique dès les années 1930 : les accouchements ont été déplacés vers les maternités, et la sage-femme traditionnelle a été soit reconvertie en aide-soignante, soit marginalisée.

Mais — et c'est ce qui est frappant dans mes enquêtes de terrain — une partie substantielle des savoirs de soin et des rituels de sociabilité a survécu dans des formes domestiques et familiales privées. Les gommages, les préparations d'herbes, les zagovory les plus simples, les pratiques de beauté féminine : ces éléments ont été transmis par des femmes ordinaires dans des contextes familiaux ordinaires, sans apparat rituel visible, parfois sans que les filles sachent qu'elles recevaient quelque chose qui avait une histoire de plusieurs siècles. Dans ces cas, la transmission matrilinéaire a résisté non pas malgré son invisibilité mais grâce à elle.

La situation post-soviétique est plus complexe encore. On assiste depuis les années 1990 à un double mouvement contradictoire : d'un côté, une folklorisation — des groupes qui « reconstituent » des rituels de banya à partir de sources ethnographiques, souvent de manière très stylisée — et de l'autre, une re-appropriation authentique par des femmes qui reviennent à ces pratiques à partir de transmissions familiales restées vivantes. Il est souvent difficile de distinguer les deux.

Intérieur de banya ancienne en bois, deux bancs à différents niveaux, vapeur, feuilles de bouleau sur le banc inférieur — atmosphère de rituel silencieux

La banya féminine dans la diaspora slave en France — survivance ou renaissance ?

Marie Dupont

Vous travaillez aussi avec des communautés de la diaspora en France. Qu'observez-vous là — est-ce une continuité, une reconstruction, ou quelque chose de différent ?

Nathalie Sorel

C'est l'une des questions les plus fascinantes du terrain contemporain. Ce que j'observe dans la diaspora slave en France — principalement russe, ukrainienne et biélorusse — est ni une pure continuité ni une reconstruction artificielle. C'est quelque chose que j'appelle, provisoirement, une « réactivation sélective » : des femmes qui portent des fragments de pratiques reçues de leur mère ou grand-mère, et qui cherchent à les compléter, à les comprendre, à les reconnecter à leur contexte d'origine.

Dans la diaspora récente — arrivée depuis 2015, amplifiée depuis 2022 — il y a une dimension supplémentaire : la banya féminine devient, pour certaines femmes ukrainiennes en particulier, un espace de préservation identitaire et de deuil. Des groupes de femmes organisent des séances de banya collective à Paris ou à Lyon — parfois dans des hammams, parfois dans des banyas privées, parfois chez des particuliers avec des équipements improvisés — qui ne sont pas seulement des moments de bien-être physique. Ce sont des espaces où l'on parle dans sa langue, où l'on chante des chants que les enfants nés en France n'ont jamais entendus, où l'on transmet des gestes du corps que l'exil risque de faire disparaître. Ces femmes savent souvent qu'elles font quelque chose de fragile, quelque chose qui dépend de leur présence active pour survivre.

La transmission des traditions culturelles russes dans la diaspora française prend de nombreuses formes — langue, musique, cuisine — et la banya en est une composante souvent sous-estimée. Aujourd'hui dans la diaspora, j'observe que c'est souvent les femmes qui portent cette transmission, comme elles l'ont portée pendant des siècles dans les villages slaves. Les formes changent, les espaces changent, mais la logique reste la même : la banya comme espace de passage, de soin et de transmission entre femmes.

Ce que ces rituels nous disent des rapports de genre dans la société slave traditionnelle

Marie Dupont

Pour terminer : que nous apprennent ces rituels de banya sur la place des femmes dans la société slave traditionnelle ? Est-ce un espace d'émancipation, de résistance, ou quelque chose de plus ambigu ?

Nathalie Sorel

Il faut distinguer soigneusement ce qui relève de l'idéalisation romantique et ce que les sources nous permettent de dire avec prudence. La société slave traditionnelle n'était pas un paradis d'égalité entre les sexes — elle était, dans ses grandes structures, patriarcale, patrilinéaire et fortement hiérarchisée selon le genre et l'âge. Les femmes y avaient des droits très limités sur le plan légal et économique. Les romantiser comme des maîtresses libres d'un espace de pouvoir serait une erreur méthodologique sérieuse.

Cela dit, la banya féminine représente quelque chose de réel et d'important dans l'analyse des sociétés paysannes slaves : un espace de compétence, d'autorité et de lien social dont les femmes étaient les détentrices exclusives. Dans cet espace spécifique, elles avaient une souveraineté — sur le savoir, sur les pratiques, sur les corps, sur les transmissions — qui n'existait nulle part ailleurs dans la même mesure. Ce n'est pas de l'émancipation au sens moderne du terme. Mais c'est une zone de pouvoir substantielle dans un système qui en accordait peu.

Ce que ces rituels révèlent aussi, c'est la complexité du rapport entre corps, genre et culture dans les sociétés pré-modernes. La banya n'est pas un simple lieu d'hygiène — c'est un espace où se négocie, se ritualise et se transmet une conception du corps féminin, de ses cycles, de ses transitions. Cette conception n'est ni celle de la médecine moderne ni celle du féminisme contemporain, mais elle mérite d'être prise au sérieux comme un système de savoir à part entière. Pour aller plus loin dans la comparaison entre ces traditions féminines locales et les grandes dimensions de la culture slave, je recommande l'entretien avec l'anthropologue sur la culture slave sibérienne — une perspective complémentaire à celle que j'ai développée ici sur le versant féminin de ces pratiques.