Dans la sociologie des migrations, on étudie les quartiers, les associations, les médias, les pratiques religieuses. On étudie rarement les bains. C'est pourtant dans la banya que se noue, pour beaucoup de Russes de France, quelque chose d'essentiel : un espace où l'on peut parler sans accent, penser sans traduire, retrouver des corps familiers dans une gestuelle qui va de soi. Pour l'anthropologue, ce type d'espace — banal, physique, peu spectaculaire — est souvent le plus révélateur. Ce qui s'y passe n'est pas mis en scène pour un observateur extérieur : c'est de la vie ordinaire, c'est-à-dire de la culture à l'état pur.
Isabelle Mercier est anthropologue, chercheuse rattachée à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris. Depuis 2010, elle enquête sur les pratiques de sociabilité de la diaspora slave en France — principalement russe et ukrainienne —, avec une attention particulière aux rituels du corps : banya, table, danse, pratiques orthodoxes. La rédaction l'a rencontrée pour parler de la banya comme fait communautaire, de ce qu'elle révèle sur la diaspora russe, et de ce que son avenir en France pourrait annoncer.
Pourquoi étudier la banya dans la diaspora ?
La rédactionIsabelle Mercier, vous travaillez depuis plus de dix ans sur la diaspora russe en France. Pourquoi avoir choisi la banya comme angle d'entrée ? C'est un objet assez inhabituel dans la sociologie des migrations.
Isabelle MercierC'est vrai, et c'est précisément pour ça que ça m'a intéressée. En sociologie des migrations, on travaille beaucoup sur les associations, les médias diasporiques, les pratiques religieuses, les marchés ethniques. Ce sont des objets visibles, répertoriés, souvent déjà équipés institutionnellement pour être observés. La banya, c'est autre chose : c'est un espace semi-privé, peu documenté, où les gens ne font pas attention à un enquêteur parce qu'ils n'imaginent pas que ce qu'ils font là est intéressant. C'est précisément pour cette raison que c'est une mine.
J'ai commencé à m'y intéresser en 2012, après avoir interviewé une informatrice, une femme ukrainienne installée à Paris depuis 2005, qui m'expliquait son attachement à ce qu'elle appelait « sa banya » — un établissement semi-associatif en banlieue parisienne. Elle m'a dit une phrase que je n'ai jamais oubliée : « Quand je sors de la banya, j'ai l'impression que Paris n'a rien changé en moi. » Ce n'est pas une phrase sur l'hygiène. C'est une phrase sur l'identité, sur la résistance à l'assimilation, sur ce que les anthropologues appellent la « maison portative » — les pratiques que les migrants emportent avec eux parce qu'elles constituent leur sens du chez-soi. J'ai réalisé que la banya était, pour beaucoup de membres de la diaspora slave en France, exactement ça : une maison portative.
Pour comprendre cet attachement, il faut avoir une image claire de ce qu'est une banya dans la tradition russe — son fonctionnement technique, son ancrage social. La page sur la tradition et le fonctionnement de la banya russe pose ces bases de manière claire.
Qui constitue la communauté banya en France ?
La rédactionQuand vous parlez de « diaspora russe » qui fréquente la banya en France, de qui parlez-vous concrètement ? La communauté russophone en France est assez diverse — vagues d'émigration successives, origines géographiques multiples.
Isabelle MercierC'est une excellente question, parce qu'on a tendance à homogénéiser sous l'étiquette « diaspora russe » ce qui est en réalité un ensemble très hétérogène. En France, on trouve au moins trois grandes vagues d'émigration : l'émigration blanche post-révolutionnaire (1917-1925), dont il reste aujourd'hui surtout des descendants intégrés à la société française et qui ont un rapport à la Russie plus nostalgique que quotidien ; l'émigration juive russe des années 1970-1990, souvent passée par Israël, très active culturellement et très présente dans certains quartiers parisiens ; et les émigrations économiques et politiques post-2000, beaucoup plus récentes, qui maintiennent un lien fort avec la Russie contemporaine.
Ces trois vagues ont des rapports très différents à la banya. Les descendants de l'émigration blanche ont souvent perdu la pratique au fil des générations. Les Russes juifs l'ont souvent maintenue avec une intensité particulière — la banya est très présente dans leur mémoire collective, associée aux Sandunovsky à Moscou ou aux banyas de Odessa. Les récents immigrants économiques ont quant à eux une pratique plus proche de ce qu'on observerait en Russie aujourd'hui : une fréquentation régulière, hebdomadaire si possible, et une exigence de qualité — ils font la différence entre une vraie banya et un sauna mal reconverti.
Ce qui est intéressant, c'est que la banya est l'un des rares espaces où ces trois sous-groupes se retrouvent côte à côte, avec des pratiques qui se superposent et parfois s'enrichissent mutuellement. C'est une des choses que j'aime dans cet objet : il révèle des stratifications et des hybridations que les enquêtes de questionnaire ne voient pas.

La banya comme espace identitaire : ce qui s'y passe vraiment
La rédactionVous avez évoqué la banya comme « maison portative ». Qu'est-ce qui se passe concrètement dans ces établissements que vous avez observés ? Qu'est-ce qui en fait un espace identitaire plutôt qu'un simple bain ?
Isabelle MercierIl y a plusieurs couches. La première, la plus immédiate, c'est linguistique : on parle russe, sans effort, sans switching. Pour quelqu'un qui vit en France, qui travaille en français, qui pense de plus en plus souvent en français, retrouver un espace où le russe est la langue par défaut — pas la langue qu'on parle « aussi » — a une valeur que les non-bilingues sous-estiment. Ce n'est pas seulement un confort pratique ; c'est un repositionnement identitaire. Vous cessez d'être « le Russe de service » et vous redevenez juste quelqu'un.
La deuxième couche, c'est gestuelle. Le napar, le veniki, la séquence chaud-froid-thé : ce sont des gestes appris dans l'enfance, souvent en famille, qui portent une mémoire incorporée. Quand vous éventez quelqu'un avec un veniki dans la parilka, vous reproduisez un geste que votre père ou votre grand-père faisait — vous êtes dans une lignée. C'est ce que les anthropologues de la pratique apperraient une technique du corps au sens de Mauss : un savoir-faire transmis, invisible, qui porte une identité culturelle sans passer par le discours. J'ai observé des moments très émouvants dans la parilka — des hommes qui expliquaient à leur fils les gestes du napar avec une précision et une gravité qu'ils n'auraient pas eues dans d'autres contextes. Vous pouvez lire tout ce que vous voulez sur l'art du napar et la maîtrise de la vapeur ; le savoir ne se transmet vraiment que dans le corps.
La troisième couche, c'est sociale : les réseaux. La banya est un lieu où les informations circulent — offres d'emploi, recommandations de médecins russophones, nouvelles de la communauté, petites annonces. Dans les établissements que j'ai observés, certains habitués viennent autant pour l'information que pour la chaleur. Ce n'est pas un paradoxe : les bains ont toujours été des lieux d'échange d'informations, en Russie comme dans d'autres cultures du bain collectif. La banya diasporique remplit cette fonction de manière concentrée, parce que la communauté n'a pas d'autre lieu équivalent aussi dense.
La vie associative culturelle russe et la banya
La rédactionVous mentionnez la circulation d'informations. La banya s'articule-t-elle avec le tissu associatif culturel russe en France — associations, lieux artistiques, réseaux en ligne ?
Isabelle MercierOui, de manière informelle mais réelle. Dans plusieurs des banyas que j'ai fréquentées pour mon enquête, j'ai observé la présence de flyers, d'annonces affichées, de discussions sur des événements culturels à venir — concerts, expositions, réunions associatives. L'un des établissements parisiens que j'ai suivi de près a une relation quasi-organique avec quelques associations culturelles russophones du quartier : les membres se recoupent, les informations circulent, et certains projets — expositions, soirées de lecture — se planifient informellement dans le prédbannik.
C'est ce que j'appellerais un réseau faible au sens de Granovetter : des liens non formalisés, mais denses et stratégiques, qui permettent à la communauté de se coordonner sans structure lourde. La banya est un point de convergence de ces liens. Elle ne remplace pas les associations ; elle les lubrifie. Pour avoir un aperçu de la vitalité de ce tissu culturel, des plateformes comme les annonces artistiques et culturelles de la diaspora russe en France donnent une idée de la densité des initiatives — expositions, cours, ateliers, événements — qui s'adressent à cette communauté et à ses voisins curieux.
Il y a cependant une tension que j'ai observée : certains habitués de la banya tiennent à en faire un espace protégé, peu formalisé, précisément parce que la formalisation risque de transformer la convivialité spontanée en événement organisé. Cette résistance est compréhensible — les espaces non institutionnels ont une valeur propre, surtout pour des communautés qui vivent souvent dans le formel (dossiers administratifs, démarches d'intégration, contrats de travail). La banya comme espace non géré, non subventionné, non étiquetté est précieuse en tant que telle.
Que vivent les non-Russes qui entrent dans ces espaces ?
La rédactionCes banyas sont-elles ouvertes aux non-Russophones ? Comment se passe la rencontre interculturelle dans un espace aussi codé ?
Isabelle MercierLa plupart des établissements que j'ai observés sont ouverts à tous — il n'y a pas de filtrage ethnique. Mais il y a une sélection par le code : pour fréquenter confortablement une banya communautaire russe, il faut accepter d'entrer dans un espace où on ne maîtrise pas les règles, où on ne comprend pas toujours la langue, et où on ne sait pas a priori comment se comporter. C'est un seuil symbolique significatif pour quelqu'un qui n'y est pas habitué.
Ce qui se passe quand un non-Russophone entre et accepte ce seuil est souvent remarquable. J'ai recueilli de nombreux témoignages de Français qui décrivent des banya comme des expériences de dépaysement cultural intense — « j'avais l'impression d'être à Saint-Pétersbourg pendant trois heures ». Certains reviennent régulièrement et deviennent des habitués respectés, progressivement intégrés au réseau social. La banya a ceci de particulier qu'elle égalise corporellement : dans la parilka, les signes de statut social disparaissent. Un immigré récent et un cadre parisien sont côte à côte, en serviette, à souffrir de la même chaleur. C'est un contexte favorable à la rencontre horizontale.
Pour les Français curieux de la banya, les adresses et la méthode pour identifier un vrai établissement sont présentées sur la page dédiée aux bains russes en France. Ce que je dirais d'un point de vue anthropologique, c'est de ne pas y aller comme dans un spa — mais d'y aller comme dans un territoire culturel, avec une curiosité réelle et une disposition à apprendre. Pour qui veut vivre la banya dans son contexte d'origine, l'histoire et le rituel du banya authentique en Russie offrent une mise en contexte indispensable avant tout séjour.
Générations : la transmission de la pratique
La rédactionLa question de la transmission est centrale dans l'étude des diasporas. Comment la pratique de la banya se transmet-elle — ou ne se transmet-elle pas — d'une génération à l'autre dans la communauté russe de France ?
Isabelle MercierC'est là que l'observation devient la plus intéressante et la plus préoccupante pour ceux qui tiennent à cette pratique. La première génération — les immigrants eux-mêmes — maintient généralement la pratique avec régularité, parce qu'elle fait partie de leur mémoire corporelle de la Russie. Pour eux, ne pas aller à la banya serait presque une trahison de soi.
La deuxième génération — les enfants nés en France ou arrivés très jeunes — est plus ambivalente. Certains ont été emmenés enfants en banya par leurs parents et ont développé un attachement fort ; pour eux, c'est à la fois une pratique de bien-être et un marqueur d'appartenance à une double identité franco-russe. D'autres ont rejeté la banya à l'adolescence, par un mouvement classique de distanciation culturelle, et reviennent parfois à la pratique à l'âge adulte, souvent lors d'un voyage en Russie ou d'une rencontre avec d'autres membres de la diaspora.
La troisième génération pose des questions plus ouvertes. Quand je parle avec des petits-enfants de la première émigration soviétique, certains connaissent à peine le mot « banya » ; la pratique a disparu sans laisser de trace dans leur quotidien. D'autres, au contraire, l'ont redécouverte par un chemin culturel — via un intérêt pour la Russie, via des rencontres, via le bien-être — et l'investissent d'une charge identitaire qu'elle n'a pas forcément en Russie même, où elle reste banale. La journaliste Marine Sokolov, interrogée sur ses pratiques à Paris, témoigne de ce trajet de réappropriation dans un entretien que le journal a publié : trouver une vraie banya à Paris selon une journaliste française.
Ce que dit l'anthropologie des diasporas sur ce sujet, c'est que les pratiques qui survivent d'une génération à l'autre sont celles qui trouvent une deuxième fonction dans le pays d'accueil. La banya a trouvé cette deuxième fonction : non seulement comme pratique d'hygiène et de bien-être — elle répond à une demande croissante dans un marché français du bien-être en expansion —, mais aussi comme marqueur culturel positif, « russe mais accessible », qui intéresse au-delà de la diaspora.

La banya et l'anthropologue Pierre Roussel : regards croisés
La rédactionVotre collègue Pierre Roussel, que le journal a également interviewé, parle de la banya comme d'une « institution sociale » dans la Russie intérieure. Est-ce encore le bon mot pour la banya diasporique en France ?
Isabelle MercierPierre et moi avons eu plusieurs fois ce débat. Je suis globalement d'accord avec son analyse pour la banya en Russie même — une institution au sens fort, structurée par des règles, un calendrier, une mémoire collective. Pour la banya diasporique en France, je préfèrerais parler de proto-institution : quelque chose qui est en train de se constituer comme institution mais qui n'a pas encore les conditions de sa pleine stabilisation.
Une institution, ça suppose une durée, un territoire, un réseau. La durée existe — certaines banyas parisiennes ont une vingtaine d'années d'histoire, avec des habitués qui se connaissent depuis l'origine. Le territoire est fragile — les locaux commerciaux changent, les établissements ferment et rouvrent. Le réseau existe, mais de manière diffuse, non formalisée. Il manque surtout une transmission intergénérationnelle suffisamment large pour parler d'institution : quand trois générations de la même famille vont à la même banya, on peut commencer à employer ce mot. On en est encore à la première ou à la deuxième génération dans la plupart des cas.
L'entretien que le journal a consacré à Pierre Roussel sur la banya comme institution est complémentaire de celui-ci : il donne le cadre théorique et le terrain russe ; notre conversation donne le terrain diasporique français. Les deux lectures ensemble permettent de voir comment une institution voyageuse se recompose dans un nouveau contexte.
Quel avenir pour la banya en France ?
La rédactionVous terminerez votre enquête dans deux ans. Quelle est votre intuition sur l'avenir de la banya en France — à dix ou vingt ans ? Est-ce une pratique qui va se consolider, se diffuser, ou rester une niche culturelle ?
Isabelle MercierJe vois deux scénarios qui ne s'excluent pas mutuellement. Le premier est un scénario de commercialisation : la banya rejoint la palette des offres de bien-être haut de gamme françaises, à côté du hammam marocain et du sauna scandinave. Dans ce scénario, elle perd sa dimension communautaire mais gagne en visibilité et en accessibilité. C'est déjà partiellement en cours dans certains établissements qui ciblent une clientèle urbaine aisée sans rapport avec la diaspora russe.
Le second scénario est un scénario de renforcement communautaire : la diaspora russe, fragilisée par les événements politiques depuis 2022, se resserre autour de ses pratiques culturelles comme marqueurs identitaires. La banya, dans ce contexte, peut devenir plus centrale encore — un espace de résistance douce à la pression assimilatrice, un lieu où l'on continue à être russe sans avoir à se justifier. J'observe des signes de ce mouvement dans les établissements que je suis depuis 2020.
Dans les deux cas, la pratique survit — mais avec des contenus très différents. Ce que j'espère, anthropologiquement, c'est qu'une forme de banya communautaire authentique se maintienne en parallèle des offres commerciales. Ces deux formes ont besoin l'une de l'autre : la banya commerciale légitime la pratique aux yeux du grand public ; la banya communautaire lui conserve sa substance culturelle. Une banya sans communauté est un bain chaud. Une communauté sans banya trouverait un autre espace — mais elle perdrait quelque chose d'irremplaçable.
Vrai ou faux : 5 idées reçues sur la banya et la diaspora russe
Pour conclure, la rédaction a soumis à Isabelle Mercier cinq affirmations courantes sur la banya diasporique et la communauté russe en France. Verdict d'anthropologue.
« La banya est un espace exclusivement russe et fermé aux étrangers »
FauxLes établissements observés accueillent quiconque accepte d'entrer dans le code de la pratique — séquences thermiques, protocoles de politesse, respect des habitudes. La sélection est culturelle, non ethnique. Les non-Russophones qui font l'effort d'apprendre sont généralement bien accueillis et parfois adoptés par les habitués. La difficulté est symbolique, pas juridique.
« Les jeunes Russes de France n'ont plus d'intérêt pour la banya »
NuanceLa deuxième génération a un rapport ambivalent — certains pratiquent régulièrement, d'autres ont rompu avec la pratique. On observe depuis 2015-2020 un retour d'intérêt chez les 25-35 ans, souvent médiatisé par l'engouement général pour le bien-être thermique. Ce retour n'est pas identique à la pratique parentale — il est plus mixte, plus mobile, moins communautaire au sens strict — mais il représente une forme de continuité.
« La banya en France est identique à la banya en Russie »
FauxLa banya diasporique est une recomposition. Les contraintes de local (bâtiment commercial, non familial), de population (mélange de vagues d'émigration, présence de non-Russes), de calendrier (pas le samedi soir rituel mais les horaires de la ville), et de fonction (marqueur identitaire plus qu'hygiène quotidienne) la distinguent profondément de la banya rurale russe. Elle partage les gestes et la technique, mais pas l'ancrage territorial et temporel qui constitue le cœur de l'institution d'origine.
« La banya diasporique est en déclin avec la génération suivante »
NuanceC'est vrai pour certaines sous-communautés (descendants de l'émigration blanche des années 1920), faux ou incertain pour d'autres (descendants de l'émigration soviétique, nouveaux immigrants post-2000). Le déclin n'est pas universel ; il dépend de la force du lien intergénérationnel dans chaque famille et de la présence d'un établissement accessible géographiquement. Les villes avec une banya communautaire active (Paris, Lyon) maintiennent la pratique mieux que les villes sans infrastructure.
« La banya ne joue aucun rôle dans l'intégration des immigrants russes en France »
FauxElle en joue un, mais indirect. Elle n'est pas un vecteur d'intégration au sens franco-français (apprendre la langue, respecter les lois) ; elle est un vecteur de stabilisation identitaire, qui permet à l'immigrant de se sentir lui-même dans un contexte déstabilisant. Cette stabilisation psychologique et communautaire est une condition préalable à l'intégration réussie : on s'intègre mieux quand on ne se sent pas en train de disparaître. La banya contribue à ce « restant » identitaire nécessaire.
Ce que cet entretien retient
La banya diasporique est un objet-frontière. Elle appartient à deux mondes à la fois — la Russie de mémoire et la France de quotidien — sans appartenir complètement à aucun des deux. C'est précisément cette position interstitielle qui lui donne sa force : elle offre à des individus pris entre plusieurs appartenances un espace où la tension s'allège, où le corps retrouve ses repères avant que l'esprit ne doive les négocier à nouveau. Ce n'est pas une régression ; c'est une ressource.
Ce que révèle la banya sur la communauté russe en France, c'est la solidité de ce qu'on pourrait appeler la civilisation du corps slave. Les associations ferment, les médias changent, les générations se succèdent — mais les gestes du napar, la séquence parilka-froid-thé, l'habitude de la conversation en russe dans la chaleur résistent. Pas parce qu'on les a décidé, pas parce qu'une institution les impose, mais parce qu'ils sont dans les corps. C'est ce qui rend cet objet précieux pour l'anthropologue : il montre comment une culture se perpétue par des voies que les discours politiques ou associatifs ne maîtrisent pas.
Enfin, la banya pose la question de ce que la France est prête à reconnaître comme patrimoine immatériel vivant. Les hammams marocains ont progressivement conquis une légitimité en France — on parle de leur diversité, on les présente dans des guides, on les protège symboliquement. La banya russe, elle, reste sous-documentée et peu visible hors des cercles de la diaspora. Cet entretien est une contribution modeste à changer cela.
« Ce qui me frappe après quatorze ans d'enquête, c'est que la banya diasporique est un laboratoire. Elle concentre, dans quelques mètres carrés de bois chauffé, toutes les questions que les sociétés de migration affrontent à grande échelle : comment rester soi en changeant de contexte, comment transmettre sans figer, comment s'ouvrir sans se diluer. Si vous voulez comprendre quelque chose à la façon dont les communautés survivent, allez passer un samedi à observer une vraie banya communautaire. Vous en apprendrez plus en une après-midi que dans beaucoup de colloques. »
Pour qui souhaite prolonger la réflexion, le journal a publié plusieurs textes en écho : la pratique de la banya à Paris racontée par une journaliste, qui donne un angle concret et pratique ; l'entretien avec Pierre Roussel sur la banya comme institution, pour le cadre théorique ; et, pour les curieux qui veulent entrer dans la pratique, le guide pour trouver un bain russe en France. Pour le contexte culturel plus large de la diaspora russe en France, les communautés artistiques et leurs initiatives sont documentées sur plusieurs portails francophones — dont celui qui rassemble les annonces artistiques et culturelles de la diaspora russe en France.
La rédaction remercie Isabelle Mercier pour la clarté et la générosité de cet entretien. Quatorze ans de terrain dans une communauté qui se baigne : c'est une façon d'apprendre la Russie que peu d'académiques ont tentée.
La rédaction